Ça y est on y est...Une vieille maison avec une grande cheminée et un escalier tout droit pour aller dans le grenier...voilà les premiers souvenirs que ça m'a laissé.
C'est sympa une cheminée, surtout quand tu es môme, ça fait rêver...
Je vais me la jouer Balzac, je vais décrire la scène.
Vous êtes sur une petite route de campagne, il y a un panneau bleu avec des toutes petites lettres en fond blanc qui écrivent « les trembles »...et c'est par là.
Bifurcation sur un chemin de terre...ça grimpe...vous passez devant un étang, une vieille grange énorme mais en ruine...un grand virage, et elle est là ...énorme...une vieille maison pleine de pierres...tout en haut de cette colline se trouve ma nouvelle demeure.
En entrant ça sent le renfermé, deux grandes pièces séparées par un mur d'au moins un mètre cinquante d'épaisseur...un escalier de meunier mène à l'étage, mais attention danger le plancher est à refaire !
Quand je vous dis qu'il n'y a rien, c'est vraiment rien !
Les débuts c'est du camping. réchaud a gaz, jerrican d'eau pour la vaisselle et se laver. les toilettes c'est dehors! pour un retour aux sources....c'est gagné.
Les mois qui suivent c'est travail, et il y avait de quoi faire....
Mes frères et moi allions a l'École du village. On s'est tout d'abord fait chambrer, « parisien, tête de chien », et puis on s'est très vite fait des amis. C'est fou ce que la campagne apporte à des enfants.
Je me suis lié d'amitié avec deux frères anglais, leurs parents avaient eux aussi « pété les plombs ». On se comprenait quoi...
Avec eux j'ai découvert les premières montées d'adrénaline, je me suis fait courser sur toute la longueur d'un champ par une vache enragée qui défendait son petit...et je peux vous dire que c'est mauvais une vache quand ça a les nerfs !
J'ai construit mes premières cabanes aussi, mais je vous parle de la vraie cabane, celle qui ne finit jamais de s'agrandir et de se construire...
La première c'était dans le potager avec mes frères, on en était fiers. Imaginez deux étages complètements isolés...un gros arbre pour tenir le tout et c'était joué ! On avait même une sortie de secours sur le toit avec une grosse corde accrochée à l'arbre pour faire une sortie style tarzan. des trésors sont certainement encore enfouis là-bas...pots de confiture essentiellement, en cas de guerre!
La deuxième c'était avec mes potes, pour y accéder il fallait avoir du courage.
Première étape, traverser le fameux champ avec sa vache enragée.
Deuxième étape, retrouver la cabane, tout le monde ne pouvait pas savoir...et pour cause! Elle était construite en plein milieu d'une rivière au fond d'un bois!
Donc troisième étape...y accéder! Pas le choix il fallait se mouiller.
Quand vous aviez la chance de rentrer dedans, c'était du bonheur, livres cochons, cigarettes, bières... on a bien rigolé ici.
Puis un jour on a découvert que l'eau avait monté et emporté notre « home sweet home »...
On est passé a autre chose.
La maison prenait tournure, mon père venait enfin de finir le plancher de l'étage et on avait des fenêtres, bientôt il y aurais trois chambres et une salle de bain.
En bas la cuisine et les toilettes étaient eux aussi en phase finale, ça avait même de la gueule!
Dehors, c'était découverte sur découverte, en nettoyant sont apparus une mare et un puit. J'aidais mon père comme je pouvais, on a construit un enclos pour que maman élève ses chiens, un poulailler pour que papa élève ses poules.
Le terrain faisait plus de un hectare si mes souvenirs sont bons. Pour des parcours en vélo de cross c'était l'idéal. On avait un vieux tracteur en plastique bleu avec des pédales, à trois dessus on descendait a une vitesse vertigineuse, je me débrouillais toujours pour conduire,car en cas de chute c'était toujours le conducteur qui s'en sortait bien. Idem pour le vélo...il y a eu des atterrissages dans les bottes de foin très durs, les parties génitales de certains s'en rappellent encore!
Noël approche, le froid est là.
Le froid. Je ne le connaissais pas encore jusqu'à ce moment là. Un matin mon père ouvre la porte et dehors il y a un mètre cinquante de neige. Obligé de faire un chemin pour aller à la voiture,chose d'ailleurs complètement inutile, vu l'état de la route devant.
Nos mains restaient collées sur la poignée de la porte. dehors impossible de tenir debout. Heureusement la cheminée et les chiens étaient là. c'est des bons souvenirs, des souvenirs de regroupement...une sorte de clan.
Quand vous êtes enfant, votre cerveau prend des photos comme s'il marquait à jamais la mémoire pour se souvenir, et une de ces photos c'est moi et mon père en train de couper des arbres pour la cheminée, dans le froid, c'était dur mais glorifiant en rentrant à la maison.
Un autre souvenir très fort, c'est moi et mes deux frangins en train de construire un igloo. Pas d'école ce jour la, le bus ne pouvait pas rouler, au grand bonheur de toute la troupe....
Il y avais tellement de neige... on faisait de gros blocs de neige qu'on entassait les uns sur les autres... on est rentré à trois dedans!
Trop de rigolade...un sac poubelle remplit de foin lancé du haut d'une colline enneigée...sensations assurées...
La maison était encore en travaux pour le réveillon de noël, mais c'était chaleureux.
On avait de l'électricité,des toilettes,une salle de bain et une cuisine...mais pas d'eau chaude.
C'était l'euphorie à la maison ce soir là, imaginez la scène, ma mère dans ces moments-là se transforme, elle devient un personnage hors du commun. Chacun essaye de faire du mieux qu'il peut pour accomplir déjà sa propre tâche,c'est-à-dire se laver ( et ce n'était pas une mince histoire), s'habiller, ranger, et après aider....pas besoin de préciser que pour notre âge, mes frères et moi, savions pratiquement tout faire dans une maison.
Et dans ces cas-là nos parents finissaient toujours par s'engueuler. Ça partait de rien, juste une phrase un peu déplacée du contexte de la part de mon père et un retour flamboyant de ma mère. La guerre des mots ...demandez à mes frères, c'était parfois de franches rigolades.
Mais tout se finissait en général bien, surtout que du monde était attendu ce soir là, mon père , et nos grands-parents.
Nous étions en 1985, mon cadeau c'était un super walkman et la k7 de j.j Goldman « non homologué », mon premier trip musical...
A mon souvenir c'était un bon réveillon, on avait fini par manger des châtaignes grillées dans la cheminée, nos parents refaisaient le monde. J'ai toujours aimé ces moments où on lutte avec le sommeil, bercé par les grands débats, dans une volute de fumée de cigarettes et d'odeur de cognac. Un bon moment de famille.
*
Je marche la tête dans les nuages, bercé par mon walkman, mes frères font les cons comme d'habitude, mais moi aujourd'hui ça ne m'intéresse pas...
Je pense à elle, à ce que m'a dit mon pote Cédric. Il parait qu'elle me trouve mignon, mais ça se trouve c'est parce que je suis nouveau...mais bon là avec mes vêtements neufs, mon walkman... j'ai plus qu'a crâner un peu.
Après être passé récupérer les petits Bernard sur le chemin, nos premiers voisins accessibles ( deux kilomètres... ), après avoir aussi séparé mes frères qui se battaient dans leurs grosses doudounes, nous arrivions au carrefour du bus. Quelques minutes d'attente et nous serions au chaud.
Le parcours du bus je m'en rappelle bien. De chez nous il y avait deux kilomètres et demi pour arriver à l'arrêt. Et le plus dur c'était le soir car ça grimpait!
Le matin on retrouvait Amandine et Aude, les filles d'amis à mes parents, puis on allait chercher les filles Moncouilloux, ensuite c'était le tour du bourg .
Saint bonnet du four, petit village de deux cent cinquante habitants éparpillés dans la campagne, plus de vaches que d'habitants ici...
Au passage je récupérais mon pote Cédric, ça y est j'étais dans l'ambiance.
A ce moment-là je fréquentais l'école des filles de Montmarault, j'étais en cm1, un élève plutôt doué.
Mais ce jour là je n'avais que cette fille dans la tête, elle étais grande, brune, fille du pharmacien du bled. Tous les garçons la voulaient. Mais ce matin, à la récré de dix heures c'était moi qu'elle regardait....
La meilleure récré pour attirer l'attention c'était et c'est encore celle de midi. Ce jour là comme d'habitude, c'était foot entre les garçons du cm1 et ceux du cm2 .
Je n'ai jamais été très doué au foot, mais cette fois-là je ne sais pas pourquoi on me met attaquant.
Ce jour là je mets sept buts, on gagne haut la main, et je me fais une admiratrice...
Juste avant la reprise de l'après midi, une fille vient me voir et me glisse un mot dans la poche, me demandant de le lire avant la récré de quatre heures.
Première chose que je fais en arrivant en classe c'est ouvrir le mot avec Cédric, un petit mot plein de c½urs partout, je t'aime rendez-vous à quatre heures sous le préau. Et là d'un seul coup d'un seul, ça fait le tour de la classe, tout le monde est au courant!
Mon c½ur bat la chamade. C'est mon premier rendez vous,je ne sais même pas quoi faire.
La cloche sonne et je me décompose...
Je me lève de ma chaise avec cette impression que tout le monde me regarde, même Cédric, mon fidèle copain se débine et me laisse en plan comme ça dans la cour.
Puis je la vois. Elle m'attends là bas, ses copines sont encore avec elle, mais je me lance j'y vais!
Je garde l'impression d'avoir vu la scène au ralenti, comme si j'avançais lentement vers une princesse et que le peuple me faisait une haie d'honneur, même les gardiennes de mon autre moitié se volatilisent comme des moineaux dès que je suis au point d'arriver à elle. Et là c'est magique... Carine me regarde et me demande si je suis d'accord... et moi ben je dis « oui »...elle m'embrasse, sous les rires nerveux des autres qui ne ratent rien. Ça y est je sais embrasser avec la langue!
J'ai dix ans, nous sommes en 1986, je suis un homme...et je suis amoureux.
Notre histoire durera trois jours, et ce sera aussi ma première bagarre.
*
Ce grand couillon, car il est grand, s'appelle Nicolas.
Il est beau, blond et en plus il est nouveau, plus nouveau que moi...
Un matin, je vois ce mec dans ma classe, comme le veut la coutume, il se présente...
A la recrée, c'est le test, vers qui va-t-il venir??
Et devinez...il vient vers moi et ma bande, bon choix, bienvenue dans le cercle.
Très vite, moi et lui on se comprend. Parents divorcés, région parisienne et on flashe sur la même fille. C'est là le hic, le moment où on est amis en se détestant...
Elle l'aime...elle me plaque...et je le déteste!
*
Il est là.
Elle est là.
Toujours sous ce préau, où j'ai aimé pour la première fois de ma vie.
Je fonce, et bizarrement la fameuse haie d'honneur se reforme... cours, Damien, cours!
Je lui saute dessus avec une violence que même moi je ne me connaissais pas. Et je lui tape dessus de toutes mes forces!
Il essaye de se défendre mais plus rien ne peut m'arrêter, on nous sépare, et je dois m'excuser... ce que je fais.
C'est fini...je l'ai définitivement perdue...
Première déception sentimentale, mais ce n'est qu'un début!
Nicolas comprendra ma détresse quelques jours plus tard, et c'est-ce qui va nous lier encore plus lui et moi.
*
On est en mars ou avril, enfin ça caille encore dehors!!!
A la maison ça devient invivable. Je viens de subir ma première vraie déception amoureuse, mes parents ont eu la superbe idée de dire à ma grand-mère et à son bonhomme de venir se ressourcer chez nous....oui ma grand mère coté maternelle est séparée depuis quelques années.
En fait les parents de ma mère, c'est-à-dire Maurice et Henriette, sont divorcés depuis un moment car je ne les ai jamais connus ensemble.
Maurice est remarié avec Michelle,une secrétaire de direction bien plus jeune que lui , et Henriette a ouvert un bar restaurant à Mouscron dans le nord.... Avec un monsieur qu'on appellera vite papy jacquot...
C'était pas un enfant de c½ur le papy jacquot.
Moi, personnellement je l'ai bien connu...Un mec gentil, le c½ur sur la main je pense... Et surtout un rôle de grand père...
Ma première vision de l'alcool c'est lui qui me l'a donnée, j'ai des souvenirs qui restent....
J'avais six, voir sept ans, à l'époque, une fête au village, je passe la soirée avec mon papy, il boit comme un trou toute la soirée mais moi à ce moment-là je ne vois pas encore les choses comme un grand, je réalise juste au moment où après avoir fait le tour des attractions, il faut rentrer à la maison.
Le trajet du retour à la maison me parait interminable. On marche à l'envers ou quoi?
Mais je m'en fous un peu! J'ai gagné une super guitare au tir a la carabine...
Ça y est on est devant la porte, il me dit de ne surtout pas faire de bruit pour pas réveiller mamy....
Et là, le trou de la serrure fait des siennes...il joue avec les nerfs de papy!!
Obligé de sonner.
Papy m'avait prévenu, mamy n'est effectivement pas contente!! Je te comprends tellement maintenant papy jacquot...
Donc pour le bien de papy, le retour au vert des « trembles », n'était pas forcément qu'une bonne chose. Car quelques mois plus tard, la cirrhose le tuait...
Mamy Henriette reste quelques mois chez nous.
Une période très conflictuelle entre elle et moi...enfin entre elle et nous...
*
Ma grand mère maternelle... c'est un livre à elle toute seule...comme ma mère d'ailleurs.
Mais les chiens ne font pas des chats.
Mamie jacquot...tu m'as fait tellement chier...et je t'aime tellement encore...
Des anecdotes? Oui.
Il y en a tellement à ce moment-là.
C'est l'année du top cinquante, plein de gens se souviennent...non? Marc Toesca avec le générique de ghostbusters, à ce moment-là c'est l'époque de a-ha, des bisounours, de simply red, de dépêche mode...
Ma grand mère avait un moment fétiche dans sa journée... le moment du top cinquante.
C'était pour moi, moins que pour mes frères qui adoraient se mettre sur le canapé à ce moment-là avec moi...un petit moment où on prenait le grand frère comme exemple...un grand moment de bonheur au milieu de ma cambrousse...
Notre grand-mère adorait ces moments-là, où pour un rien elle pouvait nous sabrer un moment de joie. Il lui suffisait juste de faire marcher le mixeur de la cuisine et on comprenait plus rien à notre émission...
Pour vous situer, quand je dis plus rien, c'est vraiment plus rien...
Non seulement on ne comprenait plus ce que nous disait ce cher marc, mais on entendait même plus le son de notre chanteur préféré ! Et je peux vous dire avec le recul qu'elle savait très bien ce qu'elle faisait....une forme de sadisme que ma mère (les chiens ne font pas des chats) développera à merveille par la suite.
Mon père, ce cher homme, dans ces cas-là arrivait toujours au bon moment pour nous sortir d'un truc dérangeant. Mais il se battait contre l'inconcevable ! Une mère et sa mère...tu as perdu d'avance....
C'est pas grave papa je m'en rappelle encore !